Le théâtre de Belleville présente la jeunesse connectée

Ils ont la vingtaine et appartiennent à ce qu’on appelle la « génération Z ». Ils sont nés avec internet, les portables, les réseaux sociaux : ils les ont toujours connus, et s’en séparent rarement. Mais ils font avant tout du théâtre, et ce n’est pas incompatible. La pièce E-Generation, mise en scène par Jean Christophe Dollé, est jouée au théâtre de Belleville du 22 février au 30 mars les dimanches et lundis soirs. 

Avant de prendre place, on nous demande d’éteindre nos téléphones portables pour ne pas gêner la performance des acteurs. Coïncidence ? Fort peu probable. Même les acteurs les ont en permanence avec eux sur scène ! Et pour cause, ils en ont réellement besoin pour jouer. Les jeunes de la compagnie J’ai peur que ça raconte autre chose ont choisi d’interpréter, à leur façon, cette génération qu’ils ont renommée E-Generation.

C’était mieux maintenant

« Moi ça faisait deux semaines, mais j’ai craqué, j’ai regardé le texto que j’ai reçu… » nous avoue Valentin Rosset. Ce premier effet « alcooliques anonymes » peut sembler caricatural, mais n’est pas dénué de sens. Justement, l’un des reproches fait à cette génération ultra-connectée est qu’elle serait incapable d’avoir des relations humaines sans l’interposition d’un écran entre eux. Pour preuve, danser un slow deviendrait un acte presque répugnant, tant il est question de contact charnel. Pouvoir tout faire sans jamais sortir de chez soi est alors un grand progrès ! Grossir le trait rend ces idées (reçues ?) ridicules et amusantes.

Les courts tableaux se succèdent pour dépeindre cette jeunesse, ce qui la rend drôle ou pathétique. Vous avez plus de trente ans et peur de ne rien y comprendre? Allez-y quand même. Ici, il n’est pas question stigmatiser le public, mais bien de lui faire voir ce qu’il y a de si mystérieux derrière tous ces écrans. Un personnage incarne cette partie de la population qui semble perplexe. On se moque de lui et de son petit pull en cachemire, on l’oublie. « Je suis connecté donc je suis » serait le nouveau mot d’ordre. Mais ce personnage est cependant là, il existe, et il nous fait rire aussi.

La nouvelle relation à autrui

Le fil rouge de la pièce, c’est un jeune homme chattant avec des femmes sur un site de rencontres. Le « tic-tac » du temps qui passe ponctue chaque nouvelle discussion: l’un à côté de l’autre sur scène, les deux inconnus parlent en face du public, sans se regarder. Les phrases se succèdent, chacune ponctuée par un « enter » envoyant les messages. A la gêne comique qu’il ressent les premières fois, succèdent des questions de plus en plus franches, voire volontairement dérangeantes : « Tu es française ? Envoie-moi un scan de ta carte d’identité ! » clame Pierrick Jean Désir. Les échecs s’accumulent, la solitude devient omniprésente. Jusqu’au suicide.

La pièce montre d’autres moments perturbants. Lorsque quatre frères et sœurs perdent leur père, la lecture des textos, plus hilarants les uns que les autres, reprend le dessus. Et oui ! Eugénie Gendron nous interrompt même pendant la pièce : « qui a réellement éteint son téléphone, dans le public ? » Qui ne craint pas de rater une information précieuse durant cette soirée au théâtre ? On ne sait jamais ce qu’il peut arriver…

Cette mise en scène pose de vraies questions, et porte un message fort : ces jeunes n’ont pas choisi de naître au milieu de cette accumulation de technologie, mais essayent juste de s’en sortir. Il reste encore de l’espoir pour cette génération, désenchantée dès qu’elle relève la tête de son ordinateur.  La pièce est drôle car elle pointe du doigt ce qui est ridicule, et nous fait rire de nous-même. Plus question de laisser nos grands-parents nous dire que « c’était mieux avant » : c’est tout aussi drôle maintenant.

Renseignements et réservations: http://www.theatredebelleville.com/prochainement/item/229-e-generation

Annie Welter

Publicités