A fond les formes : les multiples façons de voir des mots en suspension

20150605_195527Une exposition d’art contemporain s’installe des les jardins de la Bastide du Jas, à Aix en Provence,  pour le week end à l’initiative de l’association Voyons Voir. Si vous n’avez jamais vu de maison dans une fontaine ou de terrain de foot rond, c’est l’occasion de prendre votre voiture ou le bus numéro 8. Vous pouvez même venir en stop, c’est juste à côté de l’autoroute pour Marseille. Vous n’avez plus d’excuse, c’est le chemin de la plage.

Une expo d’art contemporain dans un jardin prestigieux, sous ce soleil de juin, avec un apéro en prime, voilà une bonne façon d’occuper ma soirée. A fond les formes du collectif « Coquillage et crustacés » nous propose des oeuvres de jeunes talents de la scène Française,  comme Fanny Jullian, Maureen Quink ou Maïla GraciaLa bastide du Jas, pour les non aixois, c’est l’ancienne maison de Cezanne. Un hôtel particulier aux tons feutrés et à la pelouse bien entretenue. Depuis la mort du peintre, l’autoroute s’est installée dans le voisinage, mais les platanes centenaires bordent toujours un jardin de graviers fins. Voir se déployer dans cet espace des oeuvres insolites est rafraîchissant,  surtout sous ce cagnard.

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Sous les feuilles des oliviers on trouve des barrières de chantiers et des jeux d’enfants jaunes fluo. Je butine un peu avec mon verre de rosé dans la main, sensible aux variations de lumières quand je tombe sur un dispositif étrange, des lames de miroir suspendues à un cadre en métal et qui se balancent, rendant impossible toute contemplation de son reflet de manière durable mais offre à nos yeux une nouvelle vision de l’environnement immédiat.  Ça tremble, ça vit, ça palpite. Ça rend l’image aussi suave qu’un reflet dans l’eau.

L'artiste, Maureen Quink modifie les paramètres de nos perceptions. On est un peu affolé, curieux, et c'est peut etre ca la marque dune oeuvre réussie.

L’artiste, Maureen Quink modifie les paramètres de nos perceptions. On est un peu affolé, curieux, et c’est peut être ça la marque d’une oeuvre réussie.

         
Après m’etre admiré par intermittence, je pose mes lèvres sur mon verre de rosé. A quelques pas du jeu des miroirs je tombe nez à nez avec des mots en suspensions, des phrases inscrites sur un parcours de haies, ou des barrières brutes de chantiers, on ne sait plus trop. L’effet est saisissant, ces obstacle dressés devant nous que soulignent des formules telles que « La trajectoire » ou « Chantier permanent ». Les lignes de fuite se confondent, se mêlent aux dessin des arbres. L’artiste Fanny Jullian integre la poésie aléatoire au milieu des oliviers.

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©Pierre Beretta

Mon verre est vide, j’ai aussi bu l’eau des glaçons. J’observe depuis quelques instants une belle inconnue. Elle a des lèvres peinte en rouge criard, et elle attache ou détache sans cesse ses cheveux. Elle pourrait exposer son visage au Tate. Je décide d’aller me servir un nouveau verre, pour mieux la retrouver ensuite. Il faut que je trouve des blagues à raconter.

Sur le chemin du buffet, un bruit d’eau me détourne. Une cabane de taule est posée dans une fontaine. Le jet tombe sur le toit avec raffut. Ça fait du rythme, un tintamarre de tamtam. Ploc ploc ploc, sur le métal le son est aiguë, sec, nerveux. C’est bizarre, c’est anormal. Que fais cette cabane qui semble issue de la plus grande misère au milieu du jardin de Cezanne ? L’artiste Maïla Gracia veut nous sensibiliser à l’endroit au delà de l’apparence. Cette eau qui ruisselle est une autre lecture de la favelas. C’est poétique, insuffle la beauté là où personne n’irait la chercher. Son oeuvre nous fait voir différemment. C’est une grande réussite. Qui a dit que l’art contemporain était déconnecté du réel ? 

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©Pierre Beretta

Un stéthoscope de médecin est posé sur la porte d’entrée, j’écoute le ryhtme cardiaque des taules. Une partie de foot s’improvise sur la pelouse en face de moi. Tout à l’heure, je vais aller taper dans la balle, et je retrouverai les lèvres rouges. Tout à l’heure. Pour l’instant seul compte l’espace, le fin tremblement des miroirs, les mots suspendus.

Pierre Beretta

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