« La Cantatrice chauve » ou le langage absurde au théâtre de Belleville

Eugène Ionesco a écrit La Cantatrice chauve en 1947. Vieillot, vous dites ? Pas le moins du monde. Au théâtre de Belleville, Judith Andres revisite cette pièce si particulière, absurde et folle, mais qui ne perds pas de sens avec le temps.

La Cantatrice chauve, c’est l’histoire de deux couples, une bonne (jouée par Jaicy Elliot) et un pompier (par Jérémie Galiana) qui n’ont pas grand-chose à nous montrer. Le dîner qu’ils organisent est confus, triste mais gai, ennuyeux mais passionnant à la fois. Ce sont ces sensations qui ressortent de l’interprétation de Judith Anders, et qui correspondent parfaitement au ressenti que l’on a en lisant la pièce. 

Il est dur de caractériser la Cantatrice chauve : Ionesco ne voulait pas écrire une pièce comique et absurde, du moins ce n’était pas sa première intention. Mais le contexte de l’écriture donne du sens à la pièce : Eugène Ionesco tentait d’apprendre d’anglais avec une nouvelle méthode, consistant à répéter des phrases banales pour les retenir. Le mélange de phrases qui n’ont rien à voir les unes avec les autres a inspiré l’histoire. La Cantatrice chauve, ce sont des morceaux de pensées lancés au hasard, entendus ou non, qui apportent une réponse ou non. C’est donc une pièce sur le langage, mais qui ne parle pas forcément de quelque chose en particulier.

Le couple Smith, le couple Martin et le pompier  racontant une anecdote. DR.

Le couple Smith, le couple Martin et le pompier racontant une anecdote. DR.

Judith Andres revisite le langage de la pièce en le mettant en valeur. Les personnages soulignent presque systématiquement leurs phrases par des gestes. M et Mme Martin, joués par Martin Van Eeckhoudt et Sarah Lo Voi, créent presque une chorégraphie de phrases lors de leur rencontre. Claquements de doigts, de langue, ou encore percussions corporelles donnent du rythme à un texte pouvant sembler quelque peu vide. Des interludes plus musicaux scandent aussi le texte, mais il n’est jamais question de diffuser des sons. Les six acteurs chantent eux-mêmes, et réalisent des genres de danses improbables qui renforcent l’aspect communicatif de la pièce. Lorsque la bonne, Mary, récite son poème sur le feu, celui-ci se transforme en danse collective entraînant tous les personnages.

Les dialogues, justement, n’en sont pas vraiment. M et Mme Smith, joués par Florian Vaz et Judith Andres, découvrent la mort de Bobby Watson dans le journal. Il est décédé depuis deux ans. Il va se marier avec sa fiancée, prochainement. Sa femme, son fils, sa fille, son oncle et sa cousine se nomment, aussi, Bobby Watson. On vous laisse imaginer la folie de cette conversation.

La pièce est une ascension : si les dialogues ont plus ou moins de sens au début et au milieu de la pièce, les dix dernières minutes sont une succession de phrases toutes faites déformées, d’expressions transformées, puis de mots similaires hurlés par les deux couples.

« Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du cacao ».

Les personnages seraient donc vides, comme s’ils répétaient ce qu’ils avaient toujours entendu dans la bouche des autres, mais sans jamais le comprendre. Les personnages sont le conformisme même. L’aspect robotique des deux couples est alors une évidence, mais parfois, une lueur d’humanité semble ressurgir brièvement. Leurs visages, blanchis et aux pommettes rouges, sont tous identiques et renforcent cette sensation d’indistinction entre eux. Leurs tenues sont strictement similaires : robe noire sobre pour les femmes, costume noir sobre pour les hommes. Il n’y a que le pompier et la bonne qui sont uniques : ce sont les deux seuls à s’aimer réellement, et à sortir vaguement du conformisme général. Mais il existe un sixième personnage : l’horloge. Des dizaines de pendules recouvrent les murs, mais pas une d’entre elles ne fonctionne. Ce sont les époux qui sonnent, ce qui donne à la représentation un aspect encore plus automatique et inévitable.

Le dîner des deux couples. DR.

Le dîner des deux couples. DR.

Judith Andres parvient à revisiter de façon originale la célèbre pièce, et à lui donner une certaine cohérence… Mais pas trop non plus ! Quant à la question « qui est la cantatrice chauve », on préfère vous prévenir : personne ne sait vraiment…

La Cantatrice chauve, c’est au théâtre de Belleville jusqu’au 10 septembre. Plus d’informations : le Théâtre de Belleville.

Annie Welter

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